Ce n’est Rien …
Soudain le silence… Drôle de silence. Ce n’est pas un de ces silences silencieux qui te lance dans les yeux. C’est l’absence totale de vibrations. Les bruits vitaux, eux-mêmes, ont disparu.
Souvent, le corps est là, hélas, quand on veut s’en abstraire. A force d’y aspirer le rien vient, à l’improviste, t’envelopper. Ni mort, ni vif, ni aspirant, ni aspiré, tu te retrouves dans la
gelée glauque d’un abysse sans nom. Niant le néant tu crois pouvoir t’en extraire, mais rien ne bouge, rien n’éclaire, nulle énergie ne vient distraire la fraction d’éternité que tu es devenu.
Que dis-je là ? Eternité toute entière, tu es le périmètre d’un cercle sans centre ni dimension. tu es un souffle que rien n’exhale, un son que rien ne produit, une lumière sans source.
Combien d’aubes limpides, combien de crépuscules rougeoyants farandolent ailleurs ? Combien d’oiseaux ont-ils fini leur course dans le filet du chasseur ? Combien de femmes se sont
fanées ? Combien d’yeux se sont fermés ? Combien d’êtres sont nés ?
Telle la goutte d’eau en suspend, n’appartenant déjà plus au robinet et ne se fondant pas encore dans le miroir, tu es là, stable dans l’instabilité, seul. La solitude est un enchevêtrement
d’abstractions souhaitées et de réalités refusées.
Je te regarde. Tu es muet, le regard égaré. Ton corps, figé, semble avoir été abandonné par l’esprit. Ton souffle est imperceptible. Tu es absent. La façade est tombée comme feuilles mortes à
l’automne, sans bruit.
Je me sens aspiré par ton vide. J’en connais la force. Mais le monde bouge encore autour de moi. Le cri rauque d’un merle chassant le piaf de son domaine. Les sauts comiques du chat qui poursuit
un lézard dans les herbes du jardin. Le chien qui s’étire avant d’enfouir, à nouveau, sa truffe dans une débauche de poils. La pétarade d’un scooter montant péniblement la côte. Les cris de
colère d’un enfant qui réclame de l’amour. Les reproches de la grand mère qui ne sait plus en donner. Je ne veux pas m’embarquer pour ta Cythère sans vie. Alors… Je pose ma main sur ton épaule.
Par ce geste j’exorcise les démons, perchés comme des hiboux, sur les bords de mon âme.
Tu frémis… Tu remontes…
Le plus doucement possible je chuchote un « Ça va ? »
Ton œil s’éclaire et ta bouche s’anime : « Ça va ! Ce n’est rien… je réfléchissais… » Je sais que ce rien là avait la saveur du Néant. J’y ai goûté moi-même sans oser
l’avaler. La vie est luciole, minuscule farandole dans un vide immense. Elle est. Pourquoi ? J’y pense….